<<Back

Paru dans Cinélive o3037 de Décembre 2002

BRAD DOURIF Grima Langue de Serpent, Le conseiller fourbe
Patient dans l'hôpital psychiatrique de "VOL AU DESSUS D'UN NID DE COUCOU" , félon dans DUNE, Abandonné aux rôles de dingues et voix originale de la poupée diabolique Chucky, BRAD DOURIF est l'éminence grise des DEUX TOURS. Celui qui veut devenir calife à la place du calife

 


Un personnage comme Grima demande du doigté. Pour le rendre attrayant, il faut surtout ne pas trop en faire. Comment vous y êtes-vous pris ?

-   Je me suis d'abord fait confiance. D'une certaine manière, il faut y aller à l'instinct et les barrières à ne pas franchir se dressent d'elles-mêmes. Pour mieux saisir Grima, j'ai réagi comme s'il s'agissait d'un individu réel. Ainsi, avant le tournage, les scénaristes Frances Walsh, Philippa Boyens et moi lui avons inventé un passé, une expérience si lourde de l'existence que l'engagement auprès des forces du Mal et la trahison devenaient en fait la seule voie. Pour donner plus de consistance encore au personnage, elles ont écrit une scène, où Grima tente de séduire Eowyn en position de faiblesse, qui n'est pas dans le roman de Tolkien. Tout ceci lui confère une véritable étoffe.

Par le passé, vous avez interprêté un nombre impressionnant de méchants. Grima est-il de la même eau ?

-    Oui, c'est indéniablement un méchant, mais c'est aussi un être humain. Il ne faut jamais le, perdre de vue. En fait, Grima est un héros tragique, la victime d'un destin qui décide de le mettre du mauvais côté de la barrière.

   C'est finalement quelqu' un de pathétique, qui tremble toujours de peur, qui s'avère incapable d'aimer. Un pauvre type en somme, mais néanmoins brillant lucide. Jeune, il souffrait de sa laideur, des regards moqueurs et des quolibets. En grandissant, il a appris à anticiper les réactions des autres, à devenir leurs pensées. Un talent qu'il développe au sein d'une famille royale qui ne lui donne pas ce qu'il attend d'elle, auquel il n'appartient pas. Alors, à force, il se sent rejeté. Logique, dans ces circonstances, qu'un Saroumane qui lui offre tout ce qu 'il veut devienne son mentor, son guide dans les ténèbres

En tant qu'Américain, avez vous rencontré des difficultés à vous familiariser avec le vieil anglais qui est à la base des dialogues de la trilogie du Seigneur des anneaux ?

-    Pas évident du tout. Il a fallu trois semaines pour me caler parfaitement sur le vieil Anglais, pour spontanément trouver le timbre voix adéquat, trouver la juste prononciation.

Plus difficile d'ailleurs pour les Américains que pour les Anglais. L'anglais pratiqué par les américains est une langue très fonctionnelle, monocorde. Peu à peu, en parlant avec mes partenaires britanniques, mais aussi néo-zélandais et australiens, je me suis orienté vers un anglais beaucoup plus nuancé, plus limpide dans sa formulation. Plus question d'avaler les mots.

Vous avez travaillé sous la direction de John Huston, Milos Forman, David Lynch et d'autres grands cinéastes encore. Pensez-vous que Peler Jackson soit en train de devenir leur égal ?

-     Il l'était déjà avant Le seigneur des anneaux, avec Créatures célestes. Un chef-d'œuvre ! Il possède une telle imagination, un tel sens visuel que cela ne fait aucun doute. De plus, c'est un maniaque du moindre détail. Comme John Huston, il sait très très précisément ce qu'il veut ; il a déjà le film en tête, plan après plan, avant même que le moindre mètre de pellicule ne soit impressionnée. Sur le plateau du Malin, John Huston arrivait tôt le matin, il vérifiait que tout le monde était au courant du plan de travail et donnait quelques indications, tournait jusqu'au moment du déjeuner qui durait une heure. Exceptionnellement long aux Etats-Unis. Après quoi, il tournait jusqu'à trois heures et demie, quatre heures maximum. La journée était finie. Le secret de sa rapidité ? Il savait exactement ce qu'il voulait et comment l'obtenir. A l'instar de Peter Jackson qui, sur un projet aussi vaste que Le seigneur des anneaux, ne pouvait pas vraiment achever ses journées à quatre heures de l'après-midi, mais les deux hommes partagent le même objectif: des images conformes à leur pensée. Sur Le seigneur des anneaux, Peter Jackson a accompli des prodiges. Diriger cette épopée fantastique, c'était comme recoller les mille morceaux éparpillés d'un miroir. Il l'a fait.