Un personnage comme Grima demande du doigté.
Pour le rendre attrayant, il faut surtout
ne pas trop en faire. Comment vous y êtes-vous
pris ?
- Je me suis d'abord fait
confiance. D'une certaine manière,
il faut y aller à l'instinct et les
barrières à ne pas franchir
se dressent d'elles-mêmes. Pour mieux
saisir Grima, j'ai réagi comme s'il
s'agissait d'un individu réel. Ainsi,
avant le tournage, les scénaristes
Frances Walsh, Philippa Boyens et moi lui
avons inventé un passé, une
expérience si lourde de l'existence
que l'engagement auprès des forces
du Mal et la trahison devenaient en fait la
seule voie. Pour donner plus de consistance
encore au personnage, elles ont écrit
une scène, où Grima tente de
séduire Eowyn en position de faiblesse,
qui n'est pas dans le roman de Tolkien. Tout
ceci lui confère une véritable
étoffe.
Par
le passé, vous avez interprêté
un nombre impressionnant de méchants.
Grima est-il de la même eau ?
-
Oui, c'est indéniablement un méchant,
mais c'est aussi un être humain. Il
ne faut jamais le, perdre de vue. En fait,
Grima est un héros tragique, la victime
d'un destin qui décide de le mettre
du mauvais côté de la barrière.
C'est
finalement quelqu' un de pathétique,
qui tremble toujours de peur, qui s'avère
incapable d'aimer. Un pauvre type en somme,
mais néanmoins brillant lucide. Jeune,
il souffrait de sa laideur, des regards moqueurs
et des quolibets. En grandissant, il a appris
à anticiper les réactions des
autres, à devenir leurs pensées.
Un talent qu'il développe au sein d'une
famille royale qui ne lui donne pas ce qu'il
attend d'elle, auquel il n'appartient pas.
Alors, à force, il se sent rejeté.
Logique, dans ces circonstances, qu'un Saroumane
qui lui offre tout ce qu 'il veut devienne
son mentor, son guide dans les ténèbres
En
tant qu'Américain, avez vous rencontré
des difficultés à vous familiariser
avec le vieil anglais qui est à la
base des dialogues de la trilogie du Seigneur
des anneaux ?
-
Pas évident du tout.
Il a fallu trois semaines pour me caler parfaitement
sur le vieil Anglais, pour spontanément
trouver le timbre voix adéquat, trouver
la juste prononciation.
Plus
difficile d'ailleurs pour les Américains
que pour les Anglais. L'anglais pratiqué
par les américains est une langue très
fonctionnelle, monocorde. Peu à peu,
en parlant avec mes partenaires britanniques,
mais aussi néo-zélandais et
australiens, je me suis orienté vers
un anglais beaucoup plus nuancé, plus
limpide dans sa formulation. Plus question
d'avaler les mots.
Vous
avez travaillé sous la direction de
John Huston, Milos Forman, David Lynch et
d'autres grands cinéastes encore. Pensez-vous
que Peler Jackson soit en train de devenir
leur égal ?
-
Il l'était déjà avant
Le seigneur des anneaux, avec Créatures
célestes. Un chef-d'uvre ! Il
possède une telle imagination, un tel
sens visuel que cela ne fait aucun doute.
De plus, c'est un maniaque du moindre détail.
Comme John Huston, il sait très très
précisément ce qu'il veut ;
il a déjà le film en tête,
plan après plan, avant même que
le moindre mètre de pellicule ne soit
impressionnée. Sur le plateau du Malin,
John Huston arrivait tôt le matin, il
vérifiait que tout le monde était
au courant du plan de travail et donnait quelques
indications, tournait jusqu'au moment du déjeuner
qui durait une heure. Exceptionnellement long
aux Etats-Unis. Après quoi, il tournait
jusqu'à trois heures et demie, quatre
heures maximum. La journée était
finie. Le secret de sa rapidité ? Il
savait exactement ce qu'il voulait et comment
l'obtenir. A l'instar de Peter Jackson qui,
sur un projet aussi vaste que Le seigneur
des anneaux, ne pouvait pas vraiment achever
ses journées à quatre heures
de l'après-midi, mais les deux hommes
partagent le même objectif: des images
conformes à leur pensée. Sur
Le seigneur des anneaux, Peter Jackson a accompli
des prodiges. Diriger cette épopée
fantastique, c'était comme recoller
les mille morceaux éparpillés
d'un miroir. Il l'a fait.